vendredi, octobre 06, 2006

S'il y a un économiste dans la salle


Comme je le disais l'autre fois, il reste à trouver un modèle économique pour la musique libre. Il me semble que le modèle en question a des chances de prendre la forme d'une nébuleuse de modèles plus petits, plus « sectorisés ». En fait, il ne peut être que modulaire : une myriade de filières économiques formant un tout organisé autour de la musique en copyleft.

S'il y a un économiste dans la salle, il a le droit de donner son avis sur la viabilité d'un tel ensemble. Et de suggérer quelques solutions le cas échéant.

Prenons l'exemple d'un morceau sous licence Creative Commons 2.5 by-nc-nd. Il est copiable, diffusable, etc. du moment qu'on n'en fait pas un usage commercial — et on n'a pas le droit de le modifier ou d'en emprunter des bouts. Je précise cette licence n'obère pas la possibilité pour le(s) propriétaire(s) du morceau d'autoriser un usage commercial ou un sample ou une reprise, etc. Il suffit de lui/leur demander ; grâce au wèbe, ce n'est vraiment pas difficile. (Je passe sur la définition à géométrie variable de l'« usage commercial ». Il y aurait vraiment trop à dire.)

Maintenant, imaginons que le(s) auteur(s) du morceau en question désire(nt) que ce morceau leur rapporte des sous. La première idée qui me vient à l'esprit est de faire un disque. Bon, ça nécessite d'avoir d'autres titres, mais c'est généralement le cas.

Recourir à la filière du disque revient bien entendu à emprunter un bout du modèle économique dominant. Ça ne mange pas de pain. Le disque est un produit éprouvé, on connaît bien ses seuils de viabilité économique, le réseau de diffusion est clairement identifié. Il offre des choix multiples, du pressage privé d'un vinyle autoproduit à cinquante exemplaires à la production de masse de CD.

Si l'on considère le disque, et le disque uniquement, avec l'œil d'un acheteur éventuel, ça ne fait aucune différence que les auteurs des titres qui y figurent adhèrent à une société de gestion des droits ou qu'ils aient choisi une licence libre. De ce point de vue, le copyleft ne constitue pas un handicap. Et c'est un avantage dès lors que l'on considère ce que cet acheteur, s'il a fini par craquer, va pouvoir faire légalement de ce disque : le copier sous une forme ou sous une autre pour lui-même ou pour sa petite amie, sa sœur, son meilleur pote ; le diffuser sur son site pour le faire découvrir à d'autres, qu'il ne connaît pas forcément ; le partager via le peer-to-peer ou de toute autre manière qui lui plaira…

De toute manière, dans le cas de figure que j'ai choisi, le disque y est déjà, sur le wèbe. Écoutable et téléchargeable en mp3, en ogg, etc. Et ce sont ses ayant droits qui l'y ont mis.

Oui, bon, d'accord, me direz-vous. Mais qui irait payer pour ce qu'il peut avoir — ou même a eu — gratuitement ?

Je vous épargne la sempiternelle démonstration sur la différence de qualité sonore. Qui est déjà presque obsolète, d'ailleurs : avec l'accélération de la vitesse de transmission, les formats compressés finiront tôt ou tard par s'effacer en faveur des formats lossless. L'acheteur peut avoir beaucoup de raisons de faire l'emplette de ce disque, mais celles qui reviendront le plus souvent seront a priori 1) pour aider l'artiste et 2) pour l'objet. Et l'on peut supposer qu'un individu enclin à acheter un disque pour aider un artiste sera d'autant plus tenté de le faire si l'objet qu'on lui propose est séduisant, offre un plus tangible par rapport à une simple copie numérique, même d'excellente qualité.

C'est ici que ce bout de modèle économique diverge du modèle dominant. Car cette mise en avant de l'aspect « objet » du disque joue en faveur du vinyle. Et d'autant plus à une époque où les publicitaires vont jusqu'à l'employer pour suggérer une idée de luxe. Si l'on désire aider un artiste dont on a déjà téléchargé la musique en copyleft, on peut tout aussi bien acheter un vinyle qu'un CD.

Cette filière ne concerne naturellement pas ceux qui n'ont pas de platine vinyle et ne désirent pas en acquérir une. Mais, je le rappelle, c'est un petit champ économique parmi bien d'autres, qui demeurent sans doute à inventer pour la plupart.

Tout repose en fait sur le pouvoir de fascination que le vinyle est capable d'exercer sur les amateurs de musique. Pour un support que l'on disait condamné, il ne se porte pas si mal : les nostalgiques du passé et les DJ lui ont évité de disparaître alors que les majors l'avaient condamné. Bien sûr, on ne reviendra jamais à l'époque où il dominait le marché de la musique. Mais ce n'est pas le but.

Là où je veux en venir, c'est qu'il est possible qu'il y ait — ou qu'il y aura un jour — un marché spécifique pour des vinyles dont les titres seraient en libre diffusion sur le wèbe et ailleurs, et que son importance dépendra sans doute de la place occupée par le vinyle dans l'inconscient collectif. Cela dit, une partie du marketing est déjà faite : lorsqu'un spot de pub l'emploie pour suggérer le luxe, chaque passage de ce spot inscrit de plus en plus profondément cette idée dans l'esprit de ceux qui voient les images.

Le marketing n'a pas pour but de vous vendre un objet, mais une idée d'objet, je suis curieux de voir si l'idée du vinyle peut être favorable au copyleft.


Et vice versa.

1 commentaire:

Florent V. a dit…

Très bonne réflexion sur la fétichisation, dont le vinyle est un exemple intéressant. Enfant du CD (j'ai 22 ans...), je joue avec l'idée de m'acheter une platine vinyle, récupérer des vieux disques des 70's, mais aussi, si ça devient possible, d'autres artistes actuels, dont ceux de la musique libre.

Le vinyle vient comme un complément intéressant -- physique et sensible, permettant un rapport économiquement non efficace mais personnellement captivant à la musique et à l'objet -- du format numérique.
Quelque part, l'argument contre le vinyle puis contre le CD (pas assez pratique, trop lent, impossible de passer d'une piste à l'autre en un battement de paupière) devient un argument favorable : c'est un peu le gout retrouvé de l'effort, de la lenteur, de la démarche plutôt que de la simple utilisation/consommation. Tout cela en complément de l'exploitation des fichiers numériques, qui restent intéressant pour des contextes d'utilisation où l'on veut que ça aille vite/facilement, justement.

Je me vois bien écouter de la musique numérisée sur mon ordinateur et mon balladeur Ogg Vorbis (ce que je fais actuellement), et de temps en temps me poser dans le salon et écouter un vinyle. Les deux sont loin d'être incompatibles.


Maintenant, imaginons que le téléchargement gratuit (ou partiellement payant via un forfait de type licence globale) et intégral devienne la norme, c'est à dire le modèle de consommation de la musique dominant, et non plus réservé à la musique libre (avec accord des artistes) ou du « piratage » (sans accord des artistes). C'est une situation tout à fait envisageable d'ici 10 ou 20 ans. Dans ce cadre, on laisse un peu de côté la distinction musique libre/le reste, et on se pose la question : peut-on encore vendre des objets musicaux ?

Clairement, oui. Le CD a bien résisté face aux fichiers numériques, mine de rien, en partie à cause de la facilité (plus facile d'avoir l'intégralité d'un album en achetant l'album que par eMule...), et de la qualité sonore. Ces deux facteurs sont en train de tomber : on balance des albums entiers sur les réseaux, et en bonne qualité sonore (voire en FLAC !). Mais ces deux facteurs ne sont pas les seuls expliquant la relative résistance du CD. On a aussi :

- la volonté d'aider l'artiste/de le rémunérer (déjà signalée) ;
- le rapport fétichiste à l'objet (déjà signalé) ;
- le désir de poser un acte qui permette de se sentir plus proche de la musique ainsi acquise, de mieux l'intégrer à son espace personnel (voire à son espace social : « tu vois, ça c'est un album autoprod que j'ai commandé à un label indé du Larzac »).

Ce désir, que je rajoute aux deux facteurs déjà évoqués (soutien, fétichisme), est en fait interconnecté avec ces deux facteurs : la conscience d'avoir soutenu (financièrement, moralement) l'artiste me permet de me sentir plus légitime ou plus « impliqué » dans mon rapport à l'œuvre, et l'objet acquis sert aussi de support à ce rapport.

Il y a quelques mois, j'avais écrit sur ce que j'appelle l'« appropriation symbolique » d'une œuvre. À lire ici :
http://www.covertprestige.info/2006/04/27/25-appropriation-symbolique


Un modèle économique alternatif pour la musique libre ? Je pense que c'est toute l'industrie musicale qui a besoin d'un modèle économique alternatif, à l'heure où, par la force des choses et la volonté du public, on sort de l'ère du « payer pour jouir ».

Comme pressenti dans votre article, la réponse est dans une accumulation d'offres diverses :
- téléchargement illimité rémunéré via un forfait... voire une forme de licence globale ;
- service de vente en ligne (achat en ligne de musique, sur un modèle de iTunes amélioré -- lossless, no DRM --, pour un prix relativement faible, mais qui resterait intéressant par rapport au temps perdu à dénicher la musique voulue sur les réseaux) ;
- rémunérations via la diffusion et l'exploitation commerciales (là dessus, rien ou pas grand chose ne change) ;
- concerts ;
- vente d'un support physique « de base », servant principalement à obtenir la musique (le CD, encore pas mal utile pour les non connectés, et tous les anciens non membres de la génération internet !), pour un prix de base ;
- ventes de supports physiques revalorisés (vinyle, livre-disque, autres ?), pour un prix supérieur au support de base ;
- commercialisation de services autour de la relation public/artistes : personnalisation, participation du public à la création ou au choix d'une playlist de concert, etc. (cf. les propositions d'Alban Martin sur ce sujet... de loin et sans connaître les détails, je ne suis pas convaincu par le principe... mais c'est un principe qui peut marcher du feu de dieu pour d'autres que moi, dont les adolescents : cf. la commercialisation de l'interactivité via les votes par SMS surtaxé pour la Starac).

Ensuite, suivant les désirs/situations de chacun, on peut mettre en place plusieurs de ces solutions. Par exemple, un artiste « libre » sans le soutien d'une major, qui ne peut donc pas se faire connaitre du public trop éloigné de la musique sur internet et des circuits indé, n'aura aucun intérêt à avoir des CDs dans les bacs des disquaires généralistes (pour peu que ça soit possible). Ça sera plutôt de la vente par correspondance, soit de CDs soit de supports plus élaborés/symboliquement plus forts. Ça pourra aussi être de la vente de fichiers numériques de bonne qualité pour un prix raisonnable (c'est à dire relativement bas).


Dans tous les cas, les « solutions » que je présente ici (déjà bien esquissés à l'heure actuelle, mais il reste un travail de publicité à faire autour des nouveaux modes de consommation, pour accompagner ces modèles) sont des solutions dont l'efficacité se ferait surtout sentir au niveau de l'économie de la musique en général. Pour ce qui est du petit artiste sans le soutien d'une major ou d'un label indé de taille importante, le nerf de la guerre reste le même : obtenir une visibilité.

En sachant 1) que les phénomènes de concentration médiatique sur quelques artistes répondent aussi à un désir du public (même s'ils arrangent énormément les majors, bien sûr) et donc quelque part de chacun de nous, et 2) que le budget moyen qu'un ménage est prêt à investir dans l'achat de musique n'a pas de raison d'augmenter sensiblement...
... je vois mal comment on peut atteindre une augmentation radicale et surtout générale des revenus des petits artistes.